À chaque échéance politique, Haïti semble condamnée à réinventer la transition au lieu d’achever sa marche vers la démocratie. À peine la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition se profile que déjà émergent de nouveaux accords, de nouvelles plateformes, de nouvelles formules censées ouvrir la voie à… une autre transition. Akò Lari, Accord Montana, Accord Caribe, Transition dite légitime : les appellations varient, mais la logique demeure inchangée.
Pourtant, le pays ne manque pas de transitions. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, deux pouvoirs transitoires se sont succédé avec un objectif clairement affiché : rétablir l’ordre institutionnel et organiser des élections. Certes, ces autorités n’ont pas atteint les résultats escomptés dans les délais annoncés. Certes, des soupçons de corruption et des rivalités internes ont fragilisé la confiance populaire. Mais faut-il pour autant transformer l’exception transitionnelle en règle permanente ?
Il serait malhonnête d’ignorer les défis majeurs et inédits auxquels fait face l’actuel pouvoir : une insécurité endémique, des gangs lourdement armés, des territoires entiers échappant au contrôle de l’État. Malgré cela, un Conseil électoral a été installé et un calendrier électoral officiellement publié. Ces acquis, aussi fragiles soient-ils, constituent une base minimale qu’il serait irresponsable de sacrifier au profit d’une nouvelle recomposition politique.
Un autre constat interpelle : même des leaders se réclamant d’une forte popularité hésitent à affronter le verdict des urnes. Les alliances de circonstance entre anciens adversaires, pourtant déjà représentés au sein des structures de transition, renforcent l’idée que la conquête du pouvoir se joue davantage dans les arrangements politiques que dans la légitimité démocratique.
La perspective d’une troisième transition apparaît dès lors comme un aveu d’échec collectif. Pire encore, elle risque d’ancrer une dangereuse logique où l’insécurité devient un alibi commode pour repousser indéfiniment les élections. À ce rythme, ce ne sont plus les citoyens qui décident, mais la violence et ceux qui en tirent profit.
La question essentielle est donc posée sans détour : devons-nous laisser les gangs dicter l’agenda politique national ou choisir, enfin, la voie de l’unité ? L’heure n’est plus à la dispersion des forces, mais à une réconciliation nationale sincère. Forces politiques, société civile et institutions de l’État doivent concentrer leurs efforts pour combattre l’insécurité et créer, ensemble, les conditions nécessaires à l’organisation des élections cette année.
Haïti n’a pas besoin d’une transition de plus. Elle a besoin de responsabilité, de courage politique et d’un sursaut collectif pour remettre définitivement le pays sur les rails démocratiques.
Mario Jean-Pierre
