Les esprits les plus simplistes se contentent toujours de répéter, quand il s’agit de choix politiques, avec une légèreté déconcertante, que « Ayisyen pa konn sa yo vle ». Pourtant, la réalité est bien plus nuancée, et surtout profondément révélatrice d’un jeu d’intérêts où chaque position semble dictée moins par le souci du bien commun que par des calculs inavoués.
Lorsque le pouvoir exécutif s’attèle à former un gouvernement composé majoritairement de ses proches, de ses fidèles et de ses alliés, au nom de ce principe universel selon lequel « on gouverne avec ses amis », une levée de boucliers s’organise aussitôt. Les critiques pleuvent : gouvernement clanique, structure verrouillée, « club des amis », népotisme éhonté. Les mots sont durs, et même violents.
Mais, bizarrement, lorsque ce même exécutif opte pour une approche inclusive, en ouvrant les portes du pouvoir à des personnalités issues de divers secteurs, y compris à des adversaires d’hier, dans une logique de convergence nationale et de réponse collective aux défis, le discours ne change pas de ton, il change simplement de vocabulaire. Ce qui relevait hier de l’exclusion devient aujourd’hui, selon ces mêmes détracteurs, un vulgaire « partage du gâteau ». Comme si l’unité nationale était en soi un crime politique.
Or, gouverner en temps de crise exige souvent de sortir des logiques de partisan. En optant pour un gouvernement d’union nationale, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé semble vouloir incarner le proverbe créole : « Men anpil, chay pa lou ». Ce choix implique des sacrifices politiques réels : décevoir d’amitiés anciennes, des alliés fidèles, voire rompre avec des intérêts familiaux, au nom d’un impératif supérieur : celui de la Nation.
Cela dit, nul ne saurait affirmer, avec une certitude aveugle, que cette ouverture est synonyme d’irréprochabilité. Un gouvernement reste une entité humaine, donc faillible. Les dérives : corruption, abus de pouvoir, excès d’autorité… ne sont jamais à exclure. Et rien n’interdit que des acteurs issus d’horizons différents finissent par former, une fois en fonction, un bloc monolithique au service d’intérêts particuliers. Mais la rigueur intellectuelle impose de juger sur pièces. Car c’est au pied du mur que l’on reconnaît le maçon, et non dans le vacarme des procès d’intention.
Pendant ce temps, les défis s’imposent avec brutalité : rétablir la sécurité publique, organiser des élections crédibles et relancer une économie exsangue d’ici le 7 février 2026. Dans un pays où l’insécurité gangrène plus de 80 % de la zone métropolitaine, où des millions de citoyens vivent dans la précarité la plus absolue, l’urgence n’est plus aux querelles sémantiques.
Dès lors, une question s’impose : ces voix qui crient au « partage du gâteau » dénoncent-elles réellement une dérive, ou expriment-elles, en filigrane, la crainte de voir disparaître un système dont elles tirent profit ? Car un véritable partage des responsabilités, effectif et sincère, pourrait bien assécher la source de certaines pratiques obscures.
L’heure n’est plus aux procès d’intention. Elle est à la lucidité, à l’exigence et surtout à l’épreuve des faits. Car, en définitive, ce ne sont ni les discours ni les soupçons qui jugent un gouvernement, mais ses actes. Le pays n’a pas besoin de juges précoces, mais de témoins exigeants et vigilants, capables de laisser au temps et aux faits le soin de trancher, plutôt que de se livrer à des discours alarmistes et fatalistes.
Dorisma V. Eliassaint
