Chaque premier janvier, à l’aube de la nouvelle année, Haïti se reconnaît et se rassemble autour d’un même geste : partager la soupe de joumou. Dans les villes et les campagnes, dans les maisons modestes comme dans les foyers plus aisés, en Haïti comme dans la diaspora, cette soupe devient un langage commun, un rituel fondateur qui transcende les classes sociales, les origines et les croyances religieuses.
La soupe de joumou est d’abord une victoire historique. Sous l’esclavage, elle était le symbole cruel de l’exclusion : préparée par des mains enchaînées, mais interdite à ceux qui la cuisinaient. Le 1er janvier 1804, jour de la proclamation de l’Indépendance, la déguster librement fut un acte de rupture radicale, une proclamation silencieuse mais puissante : l’esclavage était aboli, la dignité retrouvée, l’égalité affirmée. À travers ce plat, un peuple tout entier se réappropriait son humanité.
Depuis, la soupe de joumou est devenue une mémoire vivante. Elle ne se contente pas de rappeler un passé glorieux ; elle enseigne, transmet et relie. Autour du bol fumant, les générations se rencontrent : les aînés racontent, les enfants écoutent, la nation se souvient. Ce moment de partage est une école informelle de citoyenneté, où l’on apprend que la liberté n’est jamais un don, mais une conquête collective.
Si la soupe de joumou appartient à Haïti, elle parle aussi au monde. Son inscription en 2021 sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO consacre sa portée universelle. Elle rappelle que les peuples peuvent transformer la souffrance en symbole, l’humiliation en héritage de fierté, et la table familiale en espace de résistance pacifique.
La soupe de joumou est ainsi bien plus qu’un mets traditionnel. Elle est un atout identitaire, un lien entre passé, présent et avenir, une célébration de la liberté partagée sans distinction. Chaque premier janvier, en la dégustant, les Haïtiennes et les Haïtiens affirment une vérité simple et profonde : une nation peut survivre aux épreuves lorsqu’elle sait préserver sa mémoire, sa dignité et son sens du bien commun.
CENTRE
ABC
ATIZAN BON CHANJMAN
Delmas, HAÏTI
Jeudi 1er janvier 2026
