Avant de régner sur les finances de Jean-Claude Duvalier, Frantz Merceron s’empara de l’héritage de deux enfants, avec le concours de leur propre mère. Plus de quarante ans après, la justice suisse lève le voile sur une fortune sans origine.
Une fortune surgie du néant
En 2024, le Tribunal administratif fédéral suisse a qualifié l’enrichissement du couple Merceron d’« accroissement exorbitant », d’origine « présumée illicite ». La formule pourrait sembler banale, appliquée à un dignitaire duvaliériste. Mais les juges helvétiques relèvent un fait saisissant : en 1978, celui qui allait accumuler des millions ne possédait rien. Ni patrimoine déclaré, ni revenus imposables. Or c’est précisément cette année-là que tout bascule, non dans les caisses de l’État, mais au sein d’une famille.
Deux mariages et un héritage
En 1976, Muriel Beauchamp, citoyenne canadienne, s’installe à Port-au-Prince. Elle épouse bientôt Willy Lamothe, de vingt-cinq ans son aîné. Promoteur audacieux, Lamothe a façonné le visage moderne de la capitale : Peguy-Ville, le Village Willy Lamothe, Fragno Ville à Delmas sont nés de son entreprise. Deux filles naissent de leur union. En 1978, le couple divorce. Le même jour Frantz Merceron rompt son propre mariage avec une femme française avec laquelle il a deux filles. Le lendemain, il épouse Muriel Beauchamp de sept ans son aînée, en communauté de biens.
En 1979, Willy Lamothe meurt subitement. Il laisse d’immenses réserves foncières, des comptes abondamment pourvus et deux jeunes enfants.
La loi des fusils
Au sein du conseil de famille chargé de protéger les orphelines de père, le Dr Louis G. Lamothe, frère de Willy et fondateur de l’Institut Lope de Vega (père du futur Premier ministre Laurent Lamothe), s’oppose au beau-père. La réponse ne vient pas d’un tribunal : quatorze Tontons Macoutes armés se postent devant sa demeure, et le médecin doit s’effacer pour sauver sa vie.
Plus rien ne fait obstacle. Merceron adopte les deux héritières et devient leur tuteur légal. L’empire Lamothe se dissout tout entier entre ses mains. Il cède, transfère, dissimule et encaisse. Dépouiller deux enfants dont on s’est fait le père : telle fut la première œuvre du futur argentier du régime.
La complice
Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’assentiment de la mère. Elle fit davantage que consentir : elle devint la gardienne de l’opération. Muriel Beauchamp ne fut jamais l’épouse abusée d’un prédateur, mais sa complice la plus constante. Elle regarda ses propres filles être dépossédées et n’en dévia plus. Lorsque, en 2002 puis en 2009, la justice fut saisie de la succession de Willy Lamothe, elle répondit en retranchant de son propre héritage l’enfant qui avait osé la réclamer. Elle mourut en 2020 sans avoir jamais rompu le pacte. Ce que Merceron avait arraché par la terreur, elle l’avait scellé par l’exclusion.
De la famille à la République
Nommé ministre des mines, puis ministre d’État des Finances par Jean-Claude Duvalier, Merceron applique au pays la méthode éprouvée sur les orphelines réduire au silence, détourner, dissimuler. Lorsque le régime s’effondre dans le sang en février 1986, sa retraite est prête. Il gagne la France sans délai et y mène une existence fastueuse.
Ses millions empruntent des chemins non moins discrets. Comme l’a documenté Radio-Canada, ils ont transité de Genève à Singapour, de sociétés-écrans en paradis fiscaux, avant d’aboutir en 2016 sur le compte d’un cabinet d’avocats québécois.
Frantz Merceron est mort en France sans avoir jamais répondu de ses actes. Haïti cherche encore la trace de l’argent public envolée. Et les quartiers bâtis par Willy Lamothe demeurent debout, seuls témoins d’une œuvre dont ses filles furent privées, par l’homme qui prétendit les élever, et par la mère qui l’y aida.
Marc Robert Excellent

