Dans une Haïti confrontée à l’une des crises les plus profondes de son histoire récente, où l’insécurité généralisée, l’effondrement des services publics, la paralysie économique et la fragilisation des institutions alimentent quotidiennement le désarroi de la population, les réflexions sur la gouvernance prennent une importance particulière. C’est dans ce contexte que l’ouvrage de l’ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti, Jean Baden Dubois, apparaît comme une contribution majeure au débat sur la capacité des institutions publiques à résister aux crises.
Publié aux presses de l’Imprimeur S.A. et présenté lors de la 32e édition de Livres en folie, le 4 juin 2026, l’ouvrage Résilience, innovation et efficience à la BRH est proposé en deux volumes. Jean Baden Dubois y met à profit plus de trente années d’expérience au sein de la Banque de la République d’Haïti, dont huit comme gouverneur. Ancien élève de l’institution Saint-Louis de Gonzague, diplômé de l’Université de l’Illinois à Chicago et ancien président de l’Initiative d’inclusion financière pour l’Amérique latine et les Caraïbes (FILAC), il retrace les réformes engagées à la BRH tout en proposant une réflexion sur le leadership public, la gouvernance et la résilience institutionnelle.
Sans se limiter au récit d’un parcours professionnel, l’auteur propose une réflexion approfondie sur les mécanismes qui permettent à une institution de poursuivre sa mission malgré les turbulences politiques, économiques et sociales. Son expérience à la tête de la Banque centrale devient ainsi le fil conducteur d’une analyse où la résilience, l’innovation et l’efficacité constituent les piliers d’une gouvernance durable.
L’intérêt de cette publication dépasse largement le cadre de la politique monétaire. Elle pose une question fondamentale : comment maintenir le fonctionnement d’une institution publique lorsque l’environnement national est marqué par l’instabilité permanente ?
Au fil des chapitres, Jean Baden Dubois montre que la solidité d’une institution ne dépend pas uniquement des textes qui la régissent, mais également de la qualité de son organisation interne, de la compétence de ses ressources humaines, de la planification stratégique et de la capacité de ses dirigeants à anticiper les crises.
Cette réflexion trouve un écho particulier dans l’Haïti actuelle. Les difficultés auxquelles le pays est confronté ne sont plus seulement sécuritaires. Elles touchent également les fondements mêmes de l’État : administration publique affaiblie, investissements en chute libre, déplacements massifs de populations, recul des activités économiques, crise de confiance envers les institutions et départ continu de professionnels qualifiés.
Dans ce contexte, l’ancien gouverneur rappelle qu’une institution ne peut survivre durablement sans mémoire organisationnelle. Il insiste sur l’importance de documenter les processus, de former les cadres, de préparer la relève et d’installer une culture de l’évaluation. Pour lui, la continuité institutionnelle constitue l’une des meilleures protections contre les crises politiques.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside également dans son plaidoyer en faveur de l’innovation. Les réformes entreprises à la Banque centrale, notamment la modernisation des systèmes de paiement, le développement de nouveaux instruments financiers et la promotion de l’inclusion financière, sont présentées comme des réponses concrètes aux contraintes d’un environnement particulièrement difficile.
Au-delà des aspects techniques, Jean Baden Dubois défend une vision de l’action publique fondée sur la responsabilité. « La résilience n’est pas un slogan, mais une pratique quotidienne », laisse comprendre l’auteur en décrivant la manière dont la BRH a poursuivi ses opérations après le séisme de 2010, lors des crises sociopolitiques successives, pendant la pandémie de COVID-19 ou encore après l’assassinat du président Jovenel Moïse.
Cette expérience rappelle qu’aucune crise, aussi grave soit-elle, ne dispense les institutions de remplir leur mission envers la population.
L’ouvrage invite également à une réflexion plus large sur le leadership public. Dans un pays où les changements de responsables s’accompagnent souvent de ruptures administratives, l’auteur défend une approche reposant sur la continuité des politiques publiques plutôt que sur les personnes. Selon lui, la véritable réussite d’un dirigeant se mesure à la capacité de son institution à poursuivre son développement après son départ.
Cette vision contraste avec une réalité nationale où de nombreuses administrations peinent à préserver leurs acquis, faute de mécanismes institutionnels suffisamment solides.
En filigrane, Jean Baden Dubois adresse un message aux décideurs, aux fonctionnaires, aux universitaires, mais également à l’ensemble de la société haïtienne. Il rappelle que la reconstruction d’un État ne repose pas uniquement sur des ressources financières ou sur l’aide internationale. Elle exige également une culture de gouvernance, une discipline administrative, une vision stratégique et une volonté constante de renforcer les institutions.
À l’heure où Haïti cherche encore les voies d’une sortie durable de la crise multidimensionnelle qui l’affecte, cet ouvrage apporte une contribution qui dépasse le simple témoignage d’un ancien haut fonctionnaire. Il propose une méthode de réflexion sur la manière de gouverner dans l’adversité et de préserver l’intérêt général lorsque tout semble vaciller.
Dans un pays où les urgences quotidiennes occupent souvent tout l’espace public, la publication de cette œuvre rappelle enfin qu’aucune reconstruction durable ne sera possible sans institutions fortes, capables de résister aux chocs, d’innover et de transmettre leur savoir aux générations futures. C’est sans doute là l’un des principaux enseignements que laisse Jean Baden Dubois : les crises passent, mais les institutions demeurent lorsque leurs fondations ont été solidement bâties.
Jude Oscar Pierre
