Il est des héritages politiques qui dépassent les hommes, les partis et les générations. Des héritages bâtis non sur la fortune, les combines ou les calculs de circonstance, mais sur l’intelligence, la rigueur morale et la fidélité à une certaine idée de la nation. Le Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP) fut longtemps de ceux-là. Autour du professeur Leslie François Saint-Roc Manigat, le parti représentait une rare tentative d’élever le débat politique haïtien au-dessus des instincts primaires du pouvoir et de l’argent.
Aujourd’hui, ce legs semble piétiné.
Depuis la disparition de Leslie Manigat, le 27 juin 2014, le RDNP n’a cessé de s’éloigner des principes qui fondaient son existence. Le premier grand tournant fut sans doute l’arrivée à la tête du parti de Éric Jean-Baptiste, entrepreneur du secteur des jeux de hasard, assassiné en octobre 2022. Beaucoup y virent déjà une rupture idéologique majeure. Le parti des intellectuels, des doctrinaires et des hommes de conviction semblait alors céder la place à une organisation dominée par les intérêts économiques et les ambitions personnelles.
Le choc fut d’autant plus grand que cette transition s’opéra avec la bénédiction de Mirlande Hyppolite Manigat. Celle qui, pendant des décennies, incarnait pour beaucoup l’intégrité, la compétence et la hauteur morale, apparaissait désormais comme l’artisane silencieuse d’une dérive profonde du parti fondé avec son époux. Plusieurs observateurs n’hésitèrent pas à évoquer un arrangement politique transformant progressivement le RDNP en patrimoine privé, éloigné de toute culture démocratique interne.
Puis vint l’époque des compromis jugés inacceptables. En acceptant de s’associer aux structures politiques gravitant autour du pouvoir d’Ariel Henry, Mme Manigat provoqua une immense déception chez ceux qui voyaient encore en elle la gardienne de l’éthique manigatiste. Pour beaucoup, le symbole était terrible : le parti qui prétendait défendre la souveraineté nationale et l’exigence républicaine semblait désormais prêt à toutes les accommodations pour demeurer dans le jeu politique.
Mais malgré ces dérives, certains espéraient encore un sursaut.
Après la mort d’Éric Jean-Baptiste, une commission dirigée notamment par Wadner Édouard fut chargée d’assurer la direction du RDNP. La mission paraissait claire : réorganiser le parti, restaurer son fonctionnement démocratique et préparer de nouvelles élections internes. Or, près de quatre ans plus tard, aucune véritable consultation n’a été organisée. Le parti demeure verrouillé par une direction provisoire devenue permanente.
Des cadres historiques et des voix critiques auraient été marginalisés ou poussés vers la sortie. Le cas du Dr Jean Ardouin Esther Louis-Charles revient régulièrement dans les discussions. Des militants dénoncent un climat d’exclusion où toute contestation interne est perçue comme une menace. Le RDNP, autrefois espace de débats intellectuels et de confrontation doctrinale, donne désormais l’image d’une structure fermée, crispée sur ses intérêts immédiats.
Et puis survint cette conférence de presse du 20m1 mai 2026.
Sous la direction de Wadner Édouard, le RDNP s’est livré à une attaque virulente contre le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, allant jusqu’à réclamer son départ après seulement cent jours au pouvoir. Une posture qui a laissé plusieurs observateurs perplexes. Car comment réclamer aujourd’hui l’instabilité politique après avoir signé hier le Pacte de gouvernabilité censé favoriser la stabilité institutionnelle et l’organisation des élections ?
La contradiction est immense. Elle est même accablante.
Pour beaucoup, cette sortie traduit moins une crise de conscience qu’une frustration politique née d’ambitions déçues. Des rumeurs persistantes évoquent des luttes d’influence autour de certaines institutions stratégiques de l’État, notamment le BMPAD. Si tel est le cas, alors la déchéance morale devient totale : un parti fondé sur les idées et la dignité intellectuelle serait désormais réduit à des querelles de partage et à des calculs de positionnement.
Voilà le véritable drame.
Le professeur Leslie François Manigat n’était pas un homme politique ordinaire. Historien respecté, enseignant à la Sorbonne, membre fondateur de l’INAGHEI, auteur d’ouvrages majeurs sur l’histoire et les relations internationales d’Haïti, il incarnait une autre conception du pouvoir. Renversé après seulement quatre mois à la présidence en 1988, il préféra l’exil aux compromissions. Il refusa les arrangements obscurs, les marchandages humiliants et les pactes de circonstance pour revenir au pouvoir.
Son héritage reposait sur une conviction simple : la politique doit être d’abord une affaire de principes et de pays.
C’est précisément cet héritage qui semble aujourd’hui profané.
En voyant le RDNP sombrer dans les querelles internes, les contradictions politiques et les luttes d’intérêts, beaucoup ne peuvent s’empêcher d’imaginer la douleur qu’aurait ressentie le professeur Manigat devant un tel spectacle. Lui qui consacra sa vie à défendre l’État, la pensée, la discipline institutionnelle et le respect du bien public voit désormais son œuvre politique utilisée comme simple instrument de positionnement.
Le plus cruel, peut-être, est que cette dégradation ne vient pas d’adversaires historiques du manigatisme. Elle vient de ceux qui prétendent encore parler en son nom.
Et c’est en cela que Wadner Édouard apparaît aujourd’hui, pour de nombreux observateurs, comme le dernier affront à la mémoire de Leslie François Manigat.
Jean-Samson Étienne

