Depuis son arrivée à la tête du Gouvernement, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avait fixé comme priorité absolue le rétablissement de la sécurité nationale. Reprise des territoires contrôlés par les gangs armés, réouverture des grands axes routiers, retour des familles déplacées dans leurs quartiers et organisation d’élections avant 2027 : les objectifs annoncés étaient ambitieux.
Pour atteindre ces résultats, l’État a multiplié les investissements au profit des forces de l’ordre. Véhicules blindés, drones, armes, munitions, équipements spécialisés et augmentation salariale des policiers figurent parmi les mesures mises en œuvre afin de renforcer les capacités opérationnelles de la Police nationale d’Haïti (PNH) et des Forces armées d’Haïti (FAd’H).
Pourtant, malgré ces efforts, les gangs armés continuent de terroriser la population et de faire chanter leurs armes. La lutte entre les forces de l’ordre et les gangs donne parfois l’impression d’une guerre entre deux pays disposant chacun de leurs propres frontières et circuits d’approvisionnement en armes et en munitions. Une telle situation soulève une question fondamentale : comment ces criminels continuent-ils à se procurer autant d’armes et de munitions malgré les multiples opérations menées par les autorités ?
Une frontière poreuse malgré les discours officiels
L’Administration générale des douanes (AGD), institution stratégique dans la surveillance des frontières et des ports, se retrouve aujourd’hui au cœur des interrogations. Avec l’arrivée de Gérald Remplais à la direction générale, on attendait à un renforcement du contrôle douanier afin de limiter l’entrée illégale d’armes et de munitions sur le territoire.
Mais les faits récents semblent démontrer le contraire.
La semaine dernière encore, le chef de gang connu sous le nom de « Lanmò San Jou », actif dans la région de Croix-des-Bouquets, a exhibé un important arsenal sur les réseaux sociaux. Plusieurs sources sécuritaires le présentent comme l’un des principaux fournisseurs en armes et munitions de la coalition criminelle « Viv Ansanm », notamment en raison de sa proximité avec la frontière de Malpasse.
Parallèlement, les affrontements meurtriers entre groupes armés dans la Plaine du Cul-de-Sac ont déjà provoqué des centaines de morts et forcé des milliers d’habitants à fuir leurs maisons. Malgré les opérations policières, les gangs semblent disposer de ressources militaires presque inépuisables.
Cette situation alimente les doutes sur l’efficacité réelle du contrôle douanier et frontalier.
Un leadership contesté à l’interne
Selon plusieurs sources proches de l’institution, le directeur général disposerait pourtant d’une équipe technique compétente et expérimentée. Cependant, certains employés dénoncent un manque de fermeté dans la gestion administrative et stratégique de l’AGD.
« Il manque d’autorité pour imposer les réformes nécessaires », confie sous couvert d’anonymat un employé de l’institution.
Des tensions internes ont également émergé ces dernières semaines. Une grève d’employés aurait été déclenchée afin de réclamer le respect de certains engagements administratifs restés sans suite. Pour plusieurs observateurs, cette crise interne, née de la nonchalance du Directeur Général, affaiblit davantage une institution pourtant essentielle dans la lutte contre le trafic illicite.
Autre élément préoccupant : la baisse des performances de l’administration douanière. Alors qu’autrefois les autorités annonçaient régulièrement une hausse des recettes douanières, les résultats actuels semblent beaucoup moins convaincants.
Entre limites administratives et soupçons persistants
Certaines sources nuancent toutefois les critiques visant exclusivement la direction générale. D’après un employé contacté, plusieurs dossiers transmis au ministère de l’Économie et des Finances resteraient sans réponse pendant de longues périodes, ralentissant ainsi l’exécution de certaines mesures prévues par l’AGD.
Mais pour d’autres analystes, ces difficultés ne suffisent pas à expliquer la persistance du trafic d’armes dans un contexte sécuritaire aussi critique.
Des observateurs rappellent également que Serge Remplais fait déjà l’objet de poursuites judiciaires liées à des accusations de corruption et de dédouanement irrégulier dans des dossiers antérieurs. Même si aucune condamnation définitive n’a été prononcée, ces accusations continuent d’alimenter les débats autour de sa crédibilité à la tête d’une institution aussi sensible.
La lutte contre les gangs passe aussi par les douanes
Ce vendredi 29 mai 2026, la PNH doit accueillir une nouvelle promotion de 1 200 policiers dans le cadre du programme de renforcement des effectifs. Une initiative importante dans la lutte contre l’insécurité.
Cependant, plusieurs spécialistes estiment que les opérations policières resteront limitées tant que les réseaux d’approvisionnement des gangs ne seront pas neutralisés.
Car la question fondamentale demeure entière : comment prétendre affaiblir des groupes armés qui continuent à recevoir régulièrement armes, munitions et équipements de guerre ?
Pour de nombreux observateurs, la réponse passe inévitablement par un contrôle plus rigoureux des ports, des frontières et des circuits douaniers. En d’autres termes, par une redéfinition du leadership et des priorités au sein de l’Administration générale des douanes.
La bataille contre les gangs ne se gagnera pas uniquement dans les rues. Elle se joue également aux frontières du pays.
Claude Phillipe Louicius

